Aux origines du modèle DISC
Le DISC de Marston
Tracé schématique. Là où la ligne de base monte, la pression systolique s’élève : c’est ce que Marston observait chez une personne qui ment.
Quatre lettres, quatre couleurs, un questionnaire que beaucoup ont rempli un jour en formation. Peu de ses utilisateurs savent que le modèle sort d’un seul livre, publié en 1928 par un psychologue formé à Harvard qui voulait mesurer les émotions comme on mesure une tension artérielle — et qui n’a jamais construit le moindre test.
1893–1921
William Moulton Marston, juriste et psychologue
Trois diplômes, deux disciplines
William Moulton Marston naît le 9 mai 1893 à Saugus, dans le Massachusetts. Tout son parcours universitaire se fait à Harvard : licence en 1915, diplôme de droit en 1918, doctorat de psychologie en 1921. Rien, dans cette trajectoire, ne ressemble à celle d’un « gourou du management ». C’est la double formation, juridique et scientifique, qui explique le tour très particulier qu’a pris sa carrière.
Dès ses années d’étudiant, une question l’occupe : peut-on mesurer une émotion ? Pas la décrire ni l’interpréter — la mesurer, comme un physicien relève une température.
La tension artérielle du menteur
Vers 1915, au laboratoire de psychologie de Harvard, Marston observe que la pression artérielle systolique varie de façon mesurable quand une personne ment. L’idée lui serait venue de sa femme, Elizabeth, qui remarquait que sa propre tension montait quand elle se mettait en colère. Il en tire une méthode de détection du mensonge par relevés successifs de la tension, qu’il publie en 1917 dans le Journal of Experimental Psychology.
On le présente souvent comme « l’inventeur du détecteur de mensonges ». C’est aller un peu vite. L’appareil qui enregistre en continu la pression, le pouls et la respiration est construit en 1921 par John A. Larson, docteur en physiologie entré dans la police de Berkeley, en Californie. Marston a posé le principe ; il n’a pas construit la machine.
1922–1923
L’affaire Frye, ou le test refusé au tribunal
Ce test lui vaut un épisode resté célèbre en droit américain. En 1922, à Washington, James Alphonso Frye est jugé pour meurtre. Marston le soumet à son test de pression et conclut qu’il dit la vérité ; le juge refuse d’entendre son témoignage. En 1923, la cour d’appel du district de Columbia confirme ce refus : une technique scientifique ne peut servir de preuve que si elle est « généralement acceptée » par la discipline dont elle relève, et ce n’est pas le cas de celle de Marston.
L’arrêt Frye v. United States fonde ce que les juristes américains appellent depuis le « standard Frye ». Les juridictions fédérales l’ont remplacé en 1993 par un critère plus détaillé, issu de l’arrêt Daubert, mais plusieurs États l’appliquent encore. Un détail que les pages consacrées au DISC mentionnent rarement : l’homme dont on cite le nom en formation a d’abord marqué, malgré lui, l’histoire du droit de la preuve.
1928
Emotions of Normal People, le livre fondateur
En 1928, Marston publie Emotions of Normal People, à Londres chez Kegan Paul et à New York chez Harcourt, Brace and Company. C’est un ouvrage de psychologie générale, pas un manuel de vente ou de management. Le mot « normal » du titre s’oppose aux cas pathologiques qu’étudiait jusque-là la psychiatrie : Marston veut décrire les réactions émotionnelles de personnes ordinaires, dans leur vie de tous les jours.
Deux questions, quatre réponses
Sa théorie tient en deux questions qu’une personne se pose face à une situation, le plus souvent sans le savoir. Mon environnement m’est-il favorable ou hostile — « antagoniste », écrit Marston ? Et suis-je, face à lui, plus fort ou plus faible ? En croisant ces deux axes, il obtient quatre réactions émotionnelles primaires, qui deviendront des décennies plus tard le D, l’I, le S et le C.
- Environnement hostile, se sent plus fort :DominanceDominanceOn affronte l’obstacle.
- Environnement favorable, se sent plus fort :InducementInfluenceOn entraîne, on persuade.
- Environnement hostile, se sent plus faible :ComplianceConformitéOn s’en remet aux règles.
- Environnement favorable, se sent plus faible :SubmissionStabilitéOn coopère, on s’accorde.
La Dominance associe un environnement perçu comme hostile au sentiment d’être le plus fort : on affronte l’obstacle. L’Inducement, rebaptisé Influence, associe ce même sentiment de force à un environnement favorable : on entraîne les autres. La Submission, devenue Stabilité, associe un environnement favorable au sentiment d’être le plus faible : on coopère. La Compliance, devenue Conformité, associe ce sentiment de faiblesse à un environnement hostile : on s’ajuste aux règles pour rester à l’abri.
Deux remarques évitent bien des contresens. D’abord, Marston parle d’émotions et de réactions, pas de types de personnes : la même personne passe de l’une à l’autre selon la situation. Ensuite, son livre ne contient ni questionnaire ni code couleur. Les couleurs viendront bien plus tard, avec les outils commerciaux.
1915–1947
Une vie hors des cadres
Un foyer peu conventionnel
Marston épouse en 1915 Elizabeth Holloway, diplômée en droit et en psychologie, qui collabore étroitement à ses recherches. À partir de 1925, Olive Byrne, une ancienne étudiante, partage la vie du couple ; elle restera auprès d’Elizabeth après la mort de Marston. Les biographes s’accordent à dire que ces deux femmes ont nourri sa réflexion sur la force, l’autorité et la persuasion — des thèmes qui traversent aussi bien son livre de 1928 que le personnage qu’il crée treize ans plus tard.
Wonder Woman, 1941
En 1941, Marston crée Wonder Woman pour All-American Publications, l’une des maisons qui formeront DC Comics, avec le dessinateur Harry G. Peter et sous le pseudonyme de Charles Moulton. Consultant auprès de l’éditeur, il est convaincu que la bande dessinée peut éduquer autant que distraire ; il veut une héroïne qui l’emporte par la persuasion autant que par la force. Sa théorie des émotions quitte ainsi la bibliothèque universitaire pour une forme bien plus populaire.
Marston meurt d’un cancer le 2 mai 1947, à Rye, dans l’État de New York. Il a 53 ans. Sa théorie, elle, va vivre sans lui — et changer de nature.
1940–1994
Ce que Marston n’a pas fait
Marston a écrit la théorie. D’autres, après lui, en ont fait un test.
Contrairement à une idée répandue, Marston n’a jamais construit de questionnaire ni vendu d’évaluation. Le premier instrument qui s’en rapproche apparaît dans les années 1940 : Walter V. Clarke, psychologue industriel, conçoit l’Activity Vector Analysis pour sélectionner du personnel, et constate que les quatre facteurs qui ressortent de ses données recoupent ceux de 1928.
Une dizaine d’années plus tard, le cabinet de Clarke en tire une version à choix forcés, la Self-Description. Dans les années 1970, John G. Geier, enseignant à l’université du Minnesota, s’en sert pour créer le Personal Profile System, que publie sa société Performax : c’est surtout à cet outil que l’on doit la forme en quatre lettres popularisée depuis. Entre le livre et l’outil de bureau, il s’est écoulé près d’un demi-siècle.
Il y a quelque chose d’ironique dans ce trajet. Un ouvrage écrit pour des chercheurs, sans la moindre ambition commerciale, est devenu l’un des cadres de lecture du comportement les plus employés en entreprise — bien plus cité, au fond, que la plupart des livres de management parus depuis.
1893–1994
Une théorie, un siècle
De la thèse de Harvard au questionnaire de formation, le modèle change plusieurs fois de mains. Les repères qui comptent, dans l’ordre.
Naissance à Saugus, dans le Massachusetts, le 9 mai.
Premières expériences sur la tension artérielle et le mensonge, au laboratoire de psychologie de Harvard.
Publication du test de pression systolique dans le Journal of Experimental Psychology.
Doctorat de psychologie. La même année, John A. Larson construit à Berkeley le premier polygraphe à enregistrement continu.
Arrêt Frye v. United States : le test est refusé comme preuve.
Emotions of Normal People expose les quatre réactions émotionnelles primaires.
Création de Wonder Woman, sous le pseudonyme de Charles Moulton.
- Années 1940
Walter V. Clarke conçoit l’Activity Vector Analysis, le premier questionnaire proche du modèle.
Mort de Marston à Rye, dans l’État de New York, le 2 mai.
- Années 1950
Le cabinet de Clarke en tire la Self-Description, à choix forcés.
- Années 1970
John G. Geier crée le Personal Profile System, publié par sa société Performax.
Début de la refonte d’un instrument resté presque inchangé depuis 1959.
Aujourd’hui
Pourquoi le modèle compte encore
Le vocabulaire a changé — on parle de soft skills, d’intelligence relationnelle, de communication managériale — mais le mécanisme isolé par Marston reste le même : une personne se comporte différemment selon qu’elle perçoit son environnement comme favorable ou non, et selon la force qu’elle s’attribue face à lui. C’est cette grille qui irrigue aujourd’hui l’usage du DISC en management et dans la communication d’équipe, où elle sert surtout à ajuster la façon de s’adresser à quelqu’un plutôt qu’à le ranger dans une case.
Le modèle a aussi ses limites, que ses praticiens sérieux rappellent eux-mêmes : il décrit un style de comportement, pas une compétence ni une valeur, et un résultat de questionnaire reste une photographie prise un jour donné, dans un contexte donné. Connaître l’histoire de Marston aide à garder cette mesure : sa théorie parlait de réactions à une situation, pas d’étiquettes à vie.
Questions
Questions fréquentes sur le DISC de Marston
Marston a-t-il créé le test DISC ?
Non. Il a publié la théorie en 1928, dans Emotions of Normal People, sans jamais en tirer de questionnaire. Le premier instrument qui s’en rapproche est l’Activity Vector Analysis de Walter V. Clarke, dans les années 1940 ; la forme en quatre lettres doit surtout au Personal Profile System de John G. Geier, dans les années 1970.
Que désignaient les quatre lettres en 1928 ?
Dominance, Inducement, Submission et Compliance : quatre réactions émotionnelles, et non quatre types de personnes. Les outils modernes les ont rebaptisées ; en français, on parle le plus souvent de Dominance, Influence, Stabilité et Conformité.
Le DISC vient-il de Carl Jung ?
Non. Le modèle de Marston part de mesures physiologiques et de deux axes — l’environnement perçu, la force ressentie face à lui — et ne repose pas sur les types psychologiques de Jung. La confusion vient d’autres outils à quatre couleurs, eux d’inspiration jungienne, et du MBTI, qui dérive bien de Jung.
Peut-on utiliser le DISC pour recruter ?
Le premier instrument, celui de Clarke, avait justement été conçu pour sélectionner du personnel. Les éditeurs actuels de questionnaires DISC déconseillent pourtant, en général, d’en faire un critère de tri : le modèle décrit un style de comportement, pas une aptitude à tenir un poste.
Sources
Sources
- William Moulton Marston, « Systolic blood pressure symptoms of deception », Journal of Experimental Psychology, vol. 2, n° 2, 1917.
- William Moulton Marston, Emotions of Normal People, Londres, Kegan Paul, Trench, Trubner & Co. ; New York, Harcourt, Brace and Company, 1928.
- Frye v. United States, 293 F. 1013 (D.C. Cir. 1923).
- Jill Lepore, The Secret History of Wonder Woman, New York, Alfred A. Knopf, 2014.
- Wiley, historique du modèle publié par l’éditeur héritier de Performax : Activity Vector Analysis, Self-Description, Personal Profile System.
L’auteur
Qui écrit ici
David Carlier, blogueur, passionné de psychologie du comportement.
Je ne suis ni psychologue ni consultant, et cette page ne prétend pas tenir lieu d’un avis professionnel. Comme beaucoup, j’ai découvert le DISC lors d’une formation assez ordinaire — un questionnaire, un graphique à quatre couleurs, une lettre censée résumer une façon d’être au travail. Ce qui m’a accroché n’était pas l’outil, mais une question restée sans réponse dans la salle : d’où vient ce modèle ? Le formateur citait un nom, Marston, sans plus de détail.
Faute de diplôme sur le sujet, je compense par la lecture : les textes originaux quand ils sont accessibles, les biographies, les décisions de justice quand un fait peut s’y vérifier, plutôt que le résumé qu’en donne le dixième site venu. Une bonne partie de ce qui circule sur le DISC recopie les mêmes raccourcis d’un site à l’autre. Le seul avantage d’un amateur patient, c’est le temps qu’il peut passer à vérifier une source avant d’écrire une phrase.